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«Une bonne hygiène bucco-dentaire ne fait pas de mal!»

Les dentistes du sport sont généralement considérés comme traitant uniquement les blessures ou les accidents liés au sport. Bien sûr, un traumatisme dentaire, qui inclut des fractures des dents et des os du visage, peut affecter l’entraînement et les performances d’un athlète. Le traitement et la prévention de ce genre de lésions oro-faciales étant une partie essentielle de la discipline, les protège-dents sont devenus un outil primordial tant pour les athlètes que les dentistes du sport.  Toutefois, le traitement et la prévention des maladies bucco-dentaires sont tout aussi importants, en particulier parmi les joueurs de tennis. Le dentiste du sport, Dr. Stéphane Perez, un Français, exerce à Paris, et nous explique pourquoi il en est ainsi.  

«Une bonne hygiène bucco-dentaire ne fait pas de mal!»

 

Dr. Perez, quand avez-vous commencé à vous spécialiser et devenir du sport?

J’ai commencé à travailler avec des athlètes en 1996. Pendant 20 ans, j’étais responsable de la santé des joueurs de tennis en France. En France, nous avons une organisation spéciale, la Fédération Française de Tennis qui, entre autres choses, s’occupe de la santé des joueurs de tennis, ce qui est unique au monde. Dans les autres pays, tels que les États-Unis, les soins de santé des athlètes ne sont pas couverts par une fédération de ce genre. Ils doivent se débrouiller tout seuls, sans aucune aide financière. En France, les athlètes sont obligés de consulter des médecins, y compris des cardiologues et des dentistes. Cela fait 15 ans que c’est le cas.

 

Dans le même temps, les joueurs de tennis et les autres athlètes continuent de se plaindre de problèmes dentaires. Pourquoi donc?

Les athlètes sont aussi des humains: ils ne se préoccupent pas beaucoup de leurs dents, sauf s’ils ont mal. Les premiers joueurs de tennis que j’ai traité avaient parfois seulement 15 ans. J’ai immédiatement remarqué un grand nombre de caries, et la raison a toujours été la consommation de boissons énergétiques. Lorsqu’ils rejoignaient la fédération de tennis, nous traitions immédiatement les caries. La première année, nous avons traité environ dix cavités dans la bouche de chaque joueur. En général, l’hygiène bucco-dentaire des joueuses était meilleure. Je pense que les joueuses de tennis avaient à peu près cinq caries, donc la consommation de sucre semblait être plus importante parmi les joueurs. C’est une observation que je communique en général à mes confrères de l’American Tennis Federation. De nombreux dentistes américains ont maintenant identifié ce problème. Dans tous les pays, la consommation de sucre n’était auparavant pas considérée comme un problème nécessitant d’être abordé, on se limitait au traitement des traumatismes. Toutefois, j’ai remarqué que le fait de mettre l’accent sur le traitement des caries et des cavités a été bénéfique.

 

Pourquoi les athlètes n’arrêtent-ils donc pas de consommer des boissons sucrées?

Une grande partie du commerce tourne autour la consommation de boissons sucrées par les athlètes. Lorsque je suis devenu un membre du Comité olympique français, les principales entreprises sponsors de ces athlètes étaient Coca-Cola, Haribo, etc. Nous n’avons jamais parlé de la consommation de sucre. J’ai aujourd’hui quitté le comité, donc je ne connais pas la situation actuelle. Un autre problème que nous avons remarqué parmi les athlètes est l’inclusion des troisièmes molaires. C’est aujourd’hui considéré comme un réel problème qui peut avoir une incidence sur leur bien-être.

Après les Jeux olympiques de Londres en 2012, le comité a réalisé que les cliniques dentaires étaient les institutions les plus visitées du village durant les jeux, parce que les soins de santé sont pratiquement gratuits. Ce sont en particulier les athlètes dont le pays ne rembourse pas les soins de santé qui se rendent dans ces cliniques; beaucoup attendent les Jeux olympiques pour se faire soigner, et ça tombe souvent juste au bon moment. En fait, le cabinet dentaire est actuellement la clinique la plus fréquentée du village. Tous les dentistes sont très fiers de prouver à leurs homologues médecins que tout le monde a besoin de soins dentaires. Les soins dentaires sont souvent négligés dans les pays d’origine des athlètes malgré le fait que l’hygiène bucco-dentaire est indispensable à la santé générale.

 

Pourriez-vous nous raconter une histoire concernant un de vos patients célèbres?

Oui, Andy Murray est un excellent exemple. Il s’est cassé une dent entre les quarts de finale et les demi-finales du tournoi de Roland Garros. C’était un problème important car il avait une grande cavité et courait le risque de développer un abcès. Il avait consulté un autre dentiste six mois avant le début du championnat. J’ai réussi à arrêter la douleur, mais je n’ai rien pu faire d’autre. À l’époque, je n’ai pas pu lui donner un traitement complet ni des injections, car certains médicaments auraient pu être considérés comme du doping. J’ai donc dû faire mon maximum tout en respectant les limites. Ce n’est pas à cause de sa dent qu’il a perdu, mais ça n’a pas aidé. À l’époque, il a arrêté la conférence de presse parce qu’il devait aller chez le dentiste. Un journaliste a écrit que c’était un scandale d’aller voir un dentiste français plutôt qu’un anglais. Que de préjugés, vous ne trouvez pas? Je traite aussi d’autres athlètes de haut niveau, mais je ne peux bien sûr pas en parler.

 

Pourquoi vous intéressez-vous tant au tennis?

Avant, je jouais au tennis. C’est d’ailleurs mon sport préféré. C’est aussi un des sports qui compte le plus de joueurs avec des caries. Les escrimeurs ont aussi souvent des problèmes de caries. Ils boivent beaucoup de boissons acides pour maintenir leur concentration. Parfois, ils ont seulement des pauses de 10 minutes, et une différence d’un point peut signifier perdre le match. Les sports à forte intensité vont en général avec une forte consommation de sucre. En conséquence, l’érosion continue à être un problème.

 

Que pouvez-vous faire en termes de prophylaxie?

Tous les athlètes comprennent le problème d’une mauvaise hygiène bucco-dentaire et ses répercussions sur les maladies musculaires. Toutefois, pas tous souhaitent consulter un dentiste, malgré ces risques. Ce que je fais, c’est que je communique avec mes collègues et que je leur explique la psychologie des sportifs. Je leur indique comment ils peuvent expliquer les soins préventifs à ces athlètes. Ce que j’explique en priorité, ce sont les compétences qu’un athlète doit avoir pour réussir, notamment la discipline et la capacité à se concentrer.

Nous pourrions certainement insister pour intensifier les efforts de prévention, par exemple avec le fluorure, mais le problème en France est que la prévention n’est pas bien payée. Et seules trois disciplines sportives sont bien subventionnées: le foot, le tennis et le golf. Toutes les autres disciplines n’ont pas le financement nécessaire à un traitement préventif. Il est intéressant de noter que le Comité olympique américain a décidé, avec le gouvernement, que les soins dentaires des athlètes de haut niveau peuvent être déduits des impôts. C’est un immense pas en avant.

 

Que pouvez-vous recommander aux dentistes qui traitent les athlètes?

Je leur recommande d’adopter une attitude différente pour chaque sport et d’apprendre tout ce qu’ils peuvent sur la discipline. Les dentistes chargés du traitement doivent aussi s’informer sur le sucre absorbé par l’athlète et comprendre l’importance d’un dispositif de protection tel qu’un protège-dents. Enfin, ces dentistes devraient également assister à des entraînements pour voir ce que les athlètes font. L’essentiel est de ressentir de l’empathie pour eux. Heureusement, de nombreux dentistes pratiquent eux-mêmes du sport de façon professionnelle ou dans le cadre de leurs loisirs.

La chose la plus importante durant le match est que les athlètes se rincent la bouche à l’eau après avoir bu des boissons énergétiques. Cela limite une grande partie de l’effet acide de la boisson. On voit les athlètes recracher l’eau après s’être rincé la bouche car ils ne souhaitent pas avaler trop d’eau.

 

Une bonne hygiène bucco-dentaire peut-elle permettre de meilleures performances?

Dans tous les cas, une bonne hygiène bucco-dentaire ne fait pas de mal! Mais je ne pense pas que l’on puisse améliorer les performances d’un athlète. On peut seulement garantir son bien-être. Dans ce but, je serais vraiment content si les athlètes venaient faire un check-up au moins une fois par an. Les dentistes ne devraient pas être vus comme des techniciens qui résolvent les problèmes une fois qu’ils sont apparus.


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